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PROPOS DU TANGO ET DU BANDONEÓN
par César Stroscio
The
Tango history according to the Poet of Bandoneonists: this is
the second part. |
Pour
comprendre d’où vient le tango, il faut comprendre d’où vient
l’Argentine. Les Indiens y ont été massacrés depuis la conquête
jusqu’à la fin du XIX° siècle. Depuis 1880, le pays accueille des
vagues d’émigrés d’Europe – et, dans une moindre mesure, du
Moyen Orient, de Syrie et du Liban. Ce sont surtout des Italiens, des
Espagnols, mais aussi des Anglais, des Polonais, des Français, des
Allemands, des Russes, des Tchèques, des Roumains, des Arméniens,
etc., et aussi des Japonais. Le phénomène est d’une telle ampleur
que, sur peu d’années, la population a doublé plusieurs fois. Ils
arrivaient en bateau, sans savoir s’ils retourneraient un jour dans
leur patrie – la mayorité d’entre eux n’y est jamais retournée.
Ils vont leur vie en Argentine et les generations suivantes,
perfaitement intégrées au pays, sont à la recherche d’une nouvelle
appartenance, d’une identité culturelle. Ils l’ont trouvée à
travers le métissage, avec l’apport de chacun d’entre eux: un
rythme, un instrument, le souvenir d’une chanson populaire de son pays
ou de son village.
Aisi naissent, dans les faubourgs de Buenos Aires, la milonga et le
candombe, à partir des rythmes africains des descendants des esclaves
de l’époque de la colonisation; plus tard, les tambours des candombes
vont se mêler aux rythmes de la guitare et aux mélodies jouées par la
flûte et le violon des immigrés.
Le bandoneòn, lui, arrive d’Allemagne à la fin du XIX° siècle,
apporté probablement par les marins qui fréquentent les bars mal famés
de quartier du port. Et c’est ainsi qu’au Rio de la Plata, à
Montevideo et à Buenos Aires surtout, on « redécouvre » le
bandoneòn. Il avait été fabriqué pour la première fois en Allemagne
vers 1850 et commercialisé par Heinrich Band, dans l’idée,
raconte-t-on, de servir d’harmonium portatif dans les églises pauvres.
Il ne semble pas qu’il ait eu un usage religieux, sans doute en raison
de la complexité de ses claviers; en revanche, il est adopté par la
musique populaire allemande et, plus tard, alsacienne.
Mais c’est là-bas, au Rio de la Plata, que le bandoneòn reçoit sa
carte de séjour (pour un siècle au moins!), et qu’on commence à découvrir
ses immenses possibilités. Il est arrivé pile pour un peuple en quête
d’identité culturelle, et le tango est un pari en ce sens. Alors
commence un long processus d’apprivoisement, mené à l’origine par
Juan Maglio Pacho, Eduardo Arolas, Vicente Greco, Anselmo Aieta, etc.,
au début du siècle. Ces hommes, non seulement « redécouvraient »
le bandoneòn, mais ils inventaient une nouvelle musique, dont ils ne
pouvaient penser qu’elle recontrerait un tel succès. Et ce processus
est toujours à l’œuvre, maintenant qu’il s’agit de découvrir le
bandoneòn au-delà du tango.
Au commencement, le tango était un mélange de rythmes de milonga (proche
de la habanera), de candombe et d’harmonies espagnoles, arpégées par
la guitare en général. Le textes évoquent des choses de la vie
quotidienne, parfois avec des connotations sociales en relation avec la
période historique. Le rythme, à deux temps, est toujours vif, et
c’est une musique plutôt allègre et gaie, qui se chante et se danse.
Il y a aussi des tangos sans paroles, toujours gais (Don Juan, El choclo,
Derecho viejo).
C’est un autre immigrant (entre autres musiciens), qui va transformer
en profondeur la rythmique du tango. Carlos Gardel (1887-1935), né à
Toulouse, comme on le sait, mais arrivé à deux ans en Argentine,
change le tango « amilongado » en tango cadencé, mélancolique,
voire dramatique, tant du point de vue de la musique, qui passe à
quatre temps, que de celui des paroles, qui suivent la réalité
sociale, de plus en plus dure. Nous sommes vers 1925; le tango
instrumental continue aussi à se développer, en se transformant. La
bourgeoisie locale a fini par adopter cette musique des bas-fonds, le
piano fait son entrée dans le tango, et une formation-type apparaît:
piano-deux bandonéons-deux violons-contrebasse. Juan Carlos Cobian,
pianiste, et Julio De Caro, violoniste, sont les figures les plus
importantes de l’époque, ainsi que Pedro Laurenz et Pedro Maffia,
bandonéonistes: de leur formation, le « Sexteto Julio De Caro »,
on possède des enregistrements.
C’est l’époque où le tango a un succés fou dans l’Europe des
années folles, et le tango repasse l’Atlantique, tout auréolé du
prestige qu’il a acquis en Europe.
Á difference d’autres musiques traditionelles, le tango est une
musique très écrite. D’abord parce que ces formations l’exigent.
Ensuite, parce que le bandoneòn occupe la place d’instrument pilier
du tango, pour son timbre et son utilisation harmonique; la transmission
seulement orale de son enseignement devient de plus en plus complexe en
raison des particularités de son clavier et la lecture musicale devient
quasi indispensable pour jouer dans ce type de formation. En dépit de
cela, il continue à être une musique populaire, et la transmission
orale a toujours un rôle important pour tirer parti de ses possibilités
expressives: ce qu’on joue n’est jamais exactement ce qui est écrit,
par exemple, le coup de talon pour accentuer la rythmique, ou les
staccatos, qui, écrits, demanderaient une écriture très complexe. Á
cette époque, l’enseignement du bandoneòn dans les conservatoires
nationaux était impensable – il n’est entré dans ces institutions
que dans les années 80, après que certains interprètes, tel Alejandro
Barleta, y eurent fait irruption avec des transcriptions de compositeurs
de musique classique. La création musicale de la fin des années 20 est
une vraie révolution musicale: celle de la Guardia Nueva, et les
arrangements d’alors son dignes, encore, d’analyse musicale.
En dépit des troubles de l’époque – en 1930, a lieu le premier
coup d’état militaire, qui s’accompagne d’une violente répression
-, le développement du tango se poursuit, et les interprètes, les
auteurs, les compositeurs, se multiplient. Les formations s’agrandissent,
jusqu’à oser se donner le nom d’ "orchestre typique":
quatre ou cinq bandonéons, quatre violons, un piano, une contrebasse et
deux chanteurs. Il est indispensable pour y jouer de connaître la
musique, car les orchestres jouent avec des arrangements avec partitions.
Le travail des arrangeurs – le plus souvent des interprètes des
grands orchestres – devient d’une importance capitale. Ils sont le
plus souvent autodidactes et aidés par des musiciens classiques, ils étudient
l’harmonie et la composition avec des manuels, celui de Rimsky-Korsakoff
ou de Athos Palma, par example. La variété et l’inventivité dans le
domaine de l’orchestration est remarquable et, dirais-je, presque
unique dans le champ de la musique populaire. Ils font œuvre d’une
grande qualité technique mais aussi modeste et généreuse car les
arrangements sont destinés à la musique populaire, compte tenu que le
principal objectif de ces formations est d’animer des bals de quartier.
Ces orchestres se multiplient et sont peut-être au nombre de trois
cents dans les années 50. Le tango se chante, se danse, se siffle
partout.
C’était
l’époque de mon enfance et ma passion pour le bandoneòn était
naturelle dans le contexte sociale et culturel dans lequel je vivais.
Mes parents n’étaient pas musiciens et, dans ma famille, il n’y
avait pas des musiciens. Mon amour pour le bandoneòn et pour la musique
naquit dans mon quartier et, durant ces années, les paroles des tangos
parlaient du quartier et de la vie de tous les jours: « La maison
avait un grille peinte avec des plaintes et des chants d’amour… »
(Pedacito de cielo – H. Exposito), « Comment t’oublier, petit
café de Buenos Aires, si tu es la seule chose dans ma vie qui ressemble
à ma mère… » (Cafetìn de Buenos Aires – Discepolo),
« Milonga pour me souvenir de toi, milonga sentimentale, d’autres
se plaignent en pleurant, moi je chante pour ne pas pleurer… » (Milonga
sentimental – Homero Manzi).
En
ce temps-là, la radio était le grand moyen de communication et, avec
mes parents, nous écoutions beaucoup de tango; à l’heure du dejeuner,
on faisait des concours pour deviner le nom des tangos, des orchestres,
des chanteurs. Á la fin des années 50, un jeune de dix-huit ans a gagné
un prix de 200.000 pesos, dans un jeu radiophonique de questions sur le
tango, thème qu’il avit choisi à la place de ceux qui étaient
habituels, beaucoup plus « cultivés »! Á la dernière épreuve,
tout le pays était en haleine. Oscar del Priore est à présent une éminence
en matière de tango. Voilà le contexte, si favorable pour que je suis
amoreux de la musique populaire de mon pays.
César
Stroscio
COVER
VERSIONE ITALIANA
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