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ANDRE'
GIDE
by
Arthur Cravan
We
never made a secret of our admiration for
Arthur Cravan and his several assembled personalities: he was a
poet, a prize-fighter, an art critic, an Oscar Wilde's
professional nephew.
Maintenant, his heroic literary journal, is the only real
inspirer of this modest editorial effort of ours.
Praise where it is due: we hope the unexpected re-issue of his
writings in a Tango-magazine, like any other thing he received
in those years, will make him laugh.
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Comme
je rêvais febrilement, après une longue période de la pire des
paresses, à devenir très riche (mon Dieu, ! comme j’y rêvais
souvent !) ; comme j’en étais au chapitre des éternels
projets, et que je m’échauffais progressivement à la pensée d’atteindre
malhonnêtement à la fortune, et d’une manière inattendue, par la poésie
– j’ai toujours essayé de considérer l’art comme un moyen et non
comme un but – je me dis gaiement : « Je devrais aller voir
Gide, il est millionaire. Non, quelle rigolade, je vais rouler ce vieux
littérateur ! »
Tout aussitôt,
ne suffit-il pas de s’exciter ? je m’octroyais un don de réussite
prodigieux. J’écrivais un mot à Gide, me recommandant de ma parenté
avec Oscar Wilde ; Gide me recevait. Je lui étais un étonnement
avec ma taille, mes épaules, ma beauté, mes excentricités, mes mots.
Gide raffolait de moi, je l’avais pour agréable. Dejà nous filions
vers l’Algerie – il refaisait le voyage de Biskra et j’allais bien
l’entraîner jusqu’aux Côtes des Somalis. - J’avais vite une tête
dorée, car j’ai toujours eu un peu honte d’être blanc. Et Gide
payait les coupés de première classe, les nobles montures, les palaces,
les amours. Je donnais enfin une substance à quelques-unes de mes
milliers d’âmes. Gide payait, payait, payait toujours ; et j’ose
espérer qu’il ne m’attaquera point en dommages et intérêts si je
lui fait l’aveu que dans les dévergondages malsains de ma galopante
imagination il avait vendu jusqu’à sa solide ferme de Normandie pour
satisfaire à mes derniers caprices d’enfant moderne.
Ah ! je me revois encore tel que je me peignais alors, les jambes
allongées sur les banquettes du rapide méditerranéen, débitant des
inconcevabilités pour divertir mon Mécène.
On dira
peut-être de moi que j’ai des mœurs d’Andogide. Le dira-t-on ?
Au reste, j’ai si peu réussi dans mes petits projets d’exploitation
que je vais me venger. J’ajouterai, afin de ne pas alarmer inconsidérément
nos lecteurs de province, que je pris surtout en grippe M. Gide le jour
où, comme je le fais entendre plus haut, je me rendis compte que je ne
tirerai jamais dix centimes de lui, et que, d’autre part, cette
jaquette râpée se permit d’éreinter, pour des raisons d’excellence,
le chérubin nu qui a nom Théophile Gautier.
J’allais donc voir M. Gide. Il me revient qu’à cette époque je
n’avais pas d’habit, et je suis encore à le regretter, car il m’aurait
été facile de l’éblouir. Comme j’arrivais près de sa villa, je
me récitais les phrases sensationnelles que je devais placer au cours
de la conversation. Un instant plus tard je sonnais. Une bonne vint m’ouvrir
(M. Gide n’a pas des laquais). L’on me fit monter au premier et
l’on me pria d’attendre dans une sorte de petite cellule qu’assurait
un corridor tournant à angle droit. En passant, je jetais un œil
curieux dans différentes pièces, cherchant à prendre par avance
quelques renseignements sur les chambres d’amis. Maintenant, j’etais
assis dans mon petit coin. Des vitraux, que je trouvais toc, laissaient
tomber le jour sur un écritoire où s’ouvraient des feuillets fraîchement
mouillées d’encre. Naturellement, je ne me fis pas faute de commettre
la petite indiscrétion que vous devinez. C’est ainsi que je puis vous
apprendre que M. Gide châtie terriblement sa prose et qu’il ne doit
guère livrer aux typographes que le quatrème jet.
La bonne vint me reprendre pour me conduire au rez-de-chaussée. Au
moment d’entrer dans le salon, de turbulents roquets jetèrent
quelques aboiements. Cela allait-il manquer de distinction ? Mais
M. Gide allait venir. J’eus pourtant tout le loisir de regarder autour
de moi. Des meubles modernes et peu heureux dans une pièce spacieuse ;
pas de tableux, des murs nus (une simple intention ou une intention un
peu simple) et sortout une minutie très protestante dans l’ordre et
la propreté. J’eus même, un instant, une sueur assez désagréable
à la pensée que j’avais peut-être saligoté les tapis. J’aurais
probablement poussée la curiosité un peu plus loin, ou j’aurais même
cédé à l’exquise tentation de mettre quelque menu bibelot dans ma
poche, si j’avais pu me défendre de la sensation très nette que M.
Gide se documentait par quelque petit trou secret de la tapisserie. Si
je m’abusais, je prie M. Gide de bien vouloir accepter les excuses
publiques et immédiates que je dois à sa dignité.
Enfin l’homme parut. (Ce qui me frappa le plus depuis cette minute,
c’est qu’il ne m’offrit absolument rien, si ce n’est une chaise,
alors que sur les quatre heures de l’après-midi une tasse de thé, si
l’on prise l’économie, ou mieux encore quelques liqueurs et le
tabac d’Orient passent avec raison, dans la société européenne,
pour donner cette disposition indispensable qui lui permet d’être
parfois étourdissante.)
-
Monsieur Gide, commençai-je, je me suis permis de venir à vous,
et cepedant je crois devoir vous déclarer tout de go que je préfère
de beaucoup, par example, la boxe à la littérature. »
-
La littérature est pourtant le seul point sur lequel nous
puissions nous rencontrer », me répondit assez sèchement mon
interlocuteur.
Je pensais : ce grand vivant !
Nous parlâmes donc littérature, et comme il allait me poser cette
question qui devait lui être particulièrment chère : « Qu’avez-vous
lu de moi ? » j’articulais sans sourciller, en logeant le
plus de fidélité possible dans mon regard : « J’ai peur
de vous lire. » J’imagine que M. Gide dut singulièrement
sourciller.
J’arrivais alors petit à petit à placer mes fameuses phrases, que
tout à l’heure je me récitais encore, pensant que le romancier me
saurait gré de pouvoir après l’oncle utiliser le neveu. Je jetais
d’abord négligemment : « La Bible est le plus grand succès
de librairie. » Un moment plus tard, comme il montrait assez de
bonté pour s’intéresser à mes parents : « Ma mère et
moi, dis-je assez drôlement, nous ne sommes pas nés pour nous
comprendre. »
La littérature revenant sur le tapis, j’en profitai pour dire du mal
d’au moins deux cents auteurs vivants, des écrivains juifs, et de
Charles-Henry Hirsch en particulier, et d’ajouter : « Heine
est le Christ des écrivains juifs modernes. » Je jetais de temps
à autres de discrets et malicieux coups d’œil a mon hôte, qui me
recompensait de rires étouffés, mais qui, je dois bien le dire,
restait très loin derrière moi, se contenant, semblait-il, d’enregistrer,
parce qu’il n’avait probablement rien préparé.
A un moment donné, interrompant une conversation philosophique, m’étudiant
à ressembler à un Bouddha qui aurait descellé une fois pour dix mille
ans ses lèvres : « La grande Rigolade est dans l’Absolu »,
murmurai-je. Sur le point de me retirer, d’un ton très fatigué et très
vieux, je priais : Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ?
Apprenant qu’il était six heures moins un quart, je me levais,
serrais affectueusement la main de l’artiste et partais en emportant
dans ma tête le portrait d’un de nos plus notoires contemporains,
portrait que je vais resquisser ici, si mes cheurs lecteurs veulent bien
m’accorder encore, un instant, leur bienveillante attention.
M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour, ni d’un éléphant,
ni de plusieurs hommes : il a l’air d’un artiste ; et je
le ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite
pluralité provient de ce fait qu’il pourrait très aisément être
pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses
mains sont celles d’un fainéant, très blanches, ma foi !
Dans l’ensemble, c’est une toute petite nature. – M. Gide
doit peser dans le 55 kilogs et mesurer 1m65 environ. – Sa marche
trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. Avec ça,
l’artiste montre un visage maladif, d’où se détachent, vers les
tempes, de petites feuilles de peau plus grandes que les pellicules,
inconvénient dont le peuple donne une explication en disant
vulgairement de quelqu’un : « il pèle ».
Et pourtant l’artiste n’a point les nobles ravages du prodigue qui
dilapide et sa fortune et sa santé. Non, cent fois non :
l’artiste semble prouver au contraire qu’il se soigne méticuleusement,
qu’il est hygiénique et qu’il s’éloigne d’un Verlaine qui
portait sa syphilis comme une langueur, et je crois, à moins d’un démenti
de sa part, ne pas trop m’aventurer en affirmant qu’il ne fréquente
ni les filles ni les mauvais lieux ; et c’est bien encore à ces
signes que nous sommes heureux de constater, comme nous aurions eu
souvent l’occasion de le faire, qu’il est prudent.
Je ne vis M. Gide qu’une fois dans la rue : il sortait de chez
moi : il n’avait que quelques pas à faire avant de tourner la
rue, de disparaître à mes yeux ; et je le vis s’arrêter devant
une bouquiniste : et pourtant il y avait un magasin d’instruments
chirurgicaux et une confiserie…
Depuis M. Gide m’ecrivit une fois (*), et je ne le revis jamais.
J’ai montré l’homme, et maintenant j’eus volontiers montré l’œuvre
si, sur un seul poit, je n’eusse pas eu besoin de me redire.
(*)
La lettre autographe de M. Gide est à enlever à nos bureaux au prix de
Fr. 0,15
Arthur
Cravan
Maintenant – 2° année, n.2 - Juillet 1913
©
Editions Jean-Michel Place, 1977
COVER
VERSIONE
ITALIANA
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