Security ain't what it used to be

by Louis-Ferdinand Céline

It's a bad sign if we have to resort to Céline, or to the most powerful verbal machine who ever drew up against the establishment. On the other hand, this is no time for good signs, miracles and enchantments. The "divine security", the sugar of the world, can't go on covering the sludge. The account is wrong, it's always wrong in economy. The host always reckons without the hungry. So here we are, climbing on the walls with our Voyage, as Charles Bukowsky did when he read it for the first time at that two dollars hotel, with the Ritz cookies, the sigar and all the rest. Here we are again, trying to forget our forgetfulness.

 


“Mon ami, me confia-t-il, le temps passe et ne travaille pas pour moi... Ma conscience est inaccessible aux remords, je suis liberé, Dieu merci! de ces timidités... Ce ne sont pas les crimes qui se comptent en ce monde... Il y a longtemps qu’on y a renoncé... Ce sont les gaffes... Et je crois en avoir commis une... Tout à fait irrémédiable...
- En volant les conserves?
- Oui, j’avais cru cela malin, imaginez! Pour me faire soustraire à la bataille et de cette façon, honteux, mais vivant encore, pour revenir en la paix comme on revient, extenué, à la surface de la mer après un long plungeon... J’ai bien failli réussir... Mais la guerre dure décidément trop longtemps... On ne conçoit plus à mesure quelle s’allonge d’individus suffisament dégoûtants pour degoûter la Patrie... Elle s’ést mise à accepter tous les sacrifices, d’où qu’ils viennent, toutes les viandes la Patrie... Elle est devenue infiniment indulgente dans la choix de ses martyrs la Patrie! Actuellement il n’y a plus de soldats indignes de porter les armes et surtout de mourir sous les armes et par les armes... On va faire, dernière nouvelle, un héros avec moi!... Il faut que la folie des massacres soit extraordinairement impérieuse, pour qu’on se mette à pardonner le vol d’une boîte de conserve! que dis-je? à l’oublier! Certes, nous avons l’habitude d’admirer tous les jours d’immenses bandits, dont le monde entier vénère avec nous l’opulence et dont l’existence se démontre cepedant un long crime chaque jour renouvelé, mais ces gens-là jouissent de gloire, d’honneurs et de puissance, leurs forfaits sont consacrés par les lois, tandis qu’aussi loin qu’on se reporte dans l’histoire - et vous savez que je suis payé pour la connaître - tout nous démontre qu’un larcin véniel, et surtout d’aliments mesquins, tels que croûtes, jambon ou fromage, attire sur son auteur immanquablement l’opprobre formel, les reniements catégoriques de la commauneté, les châtiments majeurs, le déshonneur automatique et la honte inexpiable, et cela pour deux raisons, tout d’abord parce que l’auteur de tels forfaits est généralement un pauvre et que cet état implique en lui-même une indignité capitale et ensuite parce que son acte comporte une sorte de tacite reproche envers la commonauté. Le vol du pauvre devient une malicieuse reprise individuelle, me comprenez-vous?... Où irions-nous? Aussi la répression des menus larcins s’exerce-t-elle, remarquez-le, sous tous les climats, avec une rigueur extrême, comme moyen de défense sociale non seulement, mais encore et surtout comme une recommanation sévère à tous les malheureux d’avoir à se tenir à leur place et dans leur caste, peinards, joyeusement résignés à crever tout au long des siècles et indéfiniment de misère et de faim... Jusqu’ici cepedant, il restait aux petits voleurs un avantage dans la republique, celui d’être privés de l’honneur de porter les armes patriotes. Mais dès demain, moi voleur, ma place aux armées... Tels sont les ordres... En haut lieu, on a décidé de passer l’éponge sur ce qu’ils appellent “mon moment d’égarement” et ceci, notez-le bien, en considération de ce qu’on titule aussi “l’honneur de ma famille”. Quelle mansuétude! Je vous le demande camarade, est-ce donc ma famille qui va s’en aller servir de passoire et de tri aux balles françaises et allemandes mélangées?... Ce sera bien moi tout seul, n’est-ce pas? Et quand je serai mort, est-ce l’honneur de ma famille qui me fera ressusciter?... Tenez, je la vois d’ici, ma famille, les choses de la guerre passèes... Comme tout passe... Joyeusement alors gambadante ma famille sur les gazons de l’été revenu, je la vois d’ici par les beaux dimanches... Cepedant qu’à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d’asticots et bien plus infect qu’un kilo d’étrons le 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa viand dé@ue... Engraisser les sillons du laboreur anonyme c’est le véritable avenir du véritable soldat! Ah! camarade! Ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense enterprise à se fouttre du monde! Vous êtes jeune. Que ces minutes sagaces vous comptent pour des années! Ecoutez-moi bien, camarade, et ne le laissez plus passer sans bien vous pénétrer de son importance , ce signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies meurtières de notre Societé: “L’attendrissement sur le sort, sur la condition du miteux...” Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille... C’est le signe... Il est infaillible. C’est par l’affection que ça commence. Louis XIV lui au moins, qu’on se souvienne, s’en foutait à tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il s’en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en ce temps-là, certes, les pauvres n’ont jamais bien vécu, mais on ne mettait pas à les étriper l’entêtement et l’acharnement qu’on trouve à nos tyrans d’aujourd’hui. Il n’ya de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris des grands qui ne peuvent penser au peuple que par intérêt ou sadisme... Les philosophes, ce sont eux, notez-le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé par raconter des histoires au bon peuple... Lui qui ne connaissait que le catéchisme! Ils se sont mis, proclamèrent-ils, à l’éduquer... Ah! ils ne avaient des vérités à lui révéler! et des belles! Et des pas fatiguées! Qui brillaient! Qu’on en restait tout ébloui! C’est ça! qu’il a commencé par dire, le bon peuple, c’est bien ça! C’est tout à fait ça! Mourons tous pour ça! Il ne demande jamais qu’à mourir le peuple! Il est ainsi. “Vive Diderot!” qu’ils ont guelé et puis “Bravo Voltaire!” En voilà au moins del philosophes! Et vive aussi Carnot qui organise si bien les victoires! Et vive tout le monde! Voilà aux moins des gars qui ne laisse pas crever dand l’ignorance et le fetichisme le bon peuple! Ils lui montrent eux les routes de la Liberté! Ils l’émancipent! Ça n’a pas traîné! Que tout le monde d’abord sache lire les journaux! C’est le salut! Nom de Dieu! Et en vitesse! Plus d’illetrés! Il en faut plus! Rien que de soldats citoyens! Qui votent! Qui lisent! Et qui se battent! Et qui marchent! Et qui envoient des baisers! À ce régime-là, bientôt il fut fin mûr le bon peuple. Alors n’est-ce pas l’enthousiasme d’être liberé il faut bien que ça serve à quelque chose? Danton n’étais pas éloquentpour les prunes. Par quelques coups de gueule si bien sentis, qu’on les entends encore, il vous a mobolisé en un tour de main le bon peuple! Et ce fut le premier départ des premiers bataillons d’émancipés frénétiques! Des premiers couillons voteurs et drapeautiques qu’emmena le Dumouriez se faire trouer dans les Fiandres! Pour lui-même Dumouriez, venu trop trad à ce petit jeu idèaliste, entièrement inédit, préférant somme tout le pognon, il déserta. Ce fut notre dernier mercenaire... Le soldat gratuit ça c’était du nouveau... Tellement nouveau que Goethe, tout Goethe qu’il était, arrivant a Valmy en reçu plein la vue. Devant ces cohortes loqueteuses et passionnées qui venaient se faire étripailler spontanément par le roi de Prusse pour la Défense de l’inédite fiction patriotique, Goethe eut le sentiment qu’il avait encore bien des choses à apprendre. “De ce jour, clama-t-il, magnifiquement, selon les habitudes de son génie, commence une époque nouvelle!” Tu parles! Par la suite, comme le système était excellent, ont se mis à fabriquer des héros en série, et qui coûtèrent de moins en moins cher, à cause du perfectionnement du système. Tout le monde s’en est bien trouvé. Bismarck, les deux Napoléon, Barrès aussi bien que la cavalière Elsa. La religione drapeautique remplaça promptement la célèste, vieux nuage déjà dégonflé par la Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires épiscopales. Autrefois, la mode fanatique, c’était “Vive Jesus! Au bûcher les hérétiques!”, mais rares et volontaires après tout les hérétiques... Tandis que désormais, où nous voici, c’est par hordes immenses que les cris: “Au poteau les salsifs sans fibres! Les citrons sans jus! Les innocents lecteurs! Par millions face à droite!” provoquent les vocations. les hommes qui ne veulent ni découdre, ni assassiner personne, les Pacifiques puants, qu’on s’en empare et qu’on les écartèle! Et les trucide aussi de treize façons et bien fadées! Qu’on leor arrache pour leur apprendre à vivre les tripes du corps d’abord, les yeux des orbites, et les années de leur sale vie baveuse! Qu’on les fasse par légions et légions encore, crever, tourner en mirlitons, saigner, fumer dans les acides, et tout ça pour quela Patrie en devienne plus aimée, plus joyeuse et plus douce! Et s’il y en a là-dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces choses sublimes, ils n’ont qu’à aller s’enterrer toute de suite avec les autres, pas tout à fait cepedant, mais au fin bout du cimetière, sous l’epitaphe infamant des lâches sans idéal, car ils auront perdu, ces ignobles, le droit magnifique à un petit bout d’ombre du monument adjudicataire et communal élevé pour les morts convenables dans l’allée du centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de l’écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes après le déjeuner...”
Mais du fond du jardin, on l’appela Princhard. Le médecin-chef le faisait demander d’urgence par son infirmier de service.
“J’y vais”, qu’il a répondu Princhard, et n’eut que le temps juste de me passer le brouillon du discours qu’il venait ainsi d’essayer sur moi. Un truc de cabotin.
Lui, Princhard, je ne le revis jamais. Il avait le vice des intellectuels, il était futile. Il savait trop de choses ce garçon-là et ces choses l’embrouillaient. Il avait besoin de tas de trucs pour s’exciter, se décider.
C’est loin déjà de nous le soir où il est parti, quand j’y pense. Je m’en souviens bien quand même. Ces maisons du faubourg qui limitaient notre parc se détachaient encore une fois, bien nettes, comme font toutes les choses avant que le soir les prenne.

© Louis-Ferdinand Céline
Voyage au bout de la nuit, 1932

 

 

 

 

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